Capitalisme d’Etat au Gabon: comment conscillier les objectifs sociaux et la pérennité des entreprises parapubliques?

Capitalisme d’Etat au Gabon: comment conscillier les objectifs sociaux et la pérennité des entreprises parapubliques?
L’histoire économique du Gabon ne déroge pas de celle des autres pays africains présentant un profil de revenus publics assis sur la rente découlant de l’exploitation des matières premières.
Dans tous ces pays rentiers, les périodes de croissance économique marquées par la conjugaison des découvertes de gisements et des cours élevés du dollar ont notamment permis de construire des infrastructures et de créer des entreprises publiques censées produire des services ou des biens marchands sur des segments concurrentiels. Outre les créations d’unités productrices publiques, il s’est également agi de prises de participations majoritaires ou minoritaires de l’État dans les grandes entreprises. Les excédents de trésorerie générés par le boum des matières premières dans le cas gabonais (Pétrole, manganèse, uranium, bois…) ont toujours été le facteur clé du capitalisme d’État dans notre pays.

L’État investisseur s’est distingué une première fois à partir de 1975 avec une vague de création de nombreuses entreprises et établissements publics à caractère industriel et commercial dont les plus emblématiques sont : Air Gabon, SNBG, SONATRAM, CNI, SEEG, OPT, SOTEGA, SOCIGA, SNTH, SONAGAR,SOTRAVIL, AFRICA N°1, OPRAG, SNAT, CNSS, CNGS,SNI, CREFOGA, SOGATRA, LBTPG, SOBOLECO ANDZA… Cette liste non exhaustive pourrait être complétée par les participations significatives de l’État dans les entreprises telles que ELF GABON (TOTAL), COMILOG, COMUF, BICIG, UGB, BGL, BNCR…

Une deuxième vague peu significative de créations d’entreprises a eu lieu à partir de 1985 avec la découverte du champ pétrolifère de Rabi KOUNGA. La troisième vague de créations massives d’entreprises et d’établissements publics à caractère industriel et commercial est intervenue à partir de 2010 coïncidant également avec une période de forte croissance économique en raison des cours élevés du pétrole, du manganèse et du dollar. Ceteris paribus, dans le même élan capitalistique, l’Etat a notamment créé les entités significatives suivantes : GOC, CDC, FGIS, CNNII, SPIN, CLEAN AFRICA, TRANSURB, CNEE, SEM, SCG-RE, SNLS, SP…

Dans ces trois vagues de création d’entités économiques publiques, il est aisé de constater que la démarche et les préoccupations sont restées les mêmes. Il s’est agi de tentatives de doter l’Etat d’unités de production, créatrices de richesses, d’emplois et porteuses de diversification économique. Cette belle intention des différentes générations de gouvernants s’est vite transformée en une bureaucratisation des entités productives, une politisation des systèmes de désignation des cadres dirigeants et en une fonctionnarisation des personnels.

Quel est le bilan de ce capitalisme d’État au bout de 45 ans?

À l’exception des entités véritablement soumises aux règles de gestion privée dans lesquelles l’État ne disposait que de participations minoritaires, toutes les autres sont soit en faillite, soit en grave difficulté. Plusieurs ont été privatisées dès la fin des années 1990 et au milieu des années 2000 comme c’était le cas pour l’OPT, SOBOLECO ANDZA, AGROGABON…

La cohorte d’entités en faillite concerne notamment les entreprises majeures qu’étaient : AIR GABON, SNBG, SONATRAM, SOTEGA, SOCIGA, SNTH, SONAGAR, SOTRAVIL, AFRICA N°1, SNAT, CNSS, CNGS, CREFOGA… Les entités publiques gérées selon les règles de droit privé en grande difficulté font légion et se caractérisent toutes par une quasi-uniformité de handicaps qui peuvent se résumer de la manière suivante :
  • Sur le plan juridique, on observe des insuffisances dans les processus de création des entités publiques créées par des ordonnances qui ne sont pas ratifiées par le Parlement, excluant ainsi, la prise de lois portant régularisation des créations initiées ;
  • Sur le plan de la gouvernance, on note des carences systématiques dans l’exercice de la tutelle par les ministères techniques de rattachement, la tenue des conseils d’administration, le contrôle et l’audit, ainsi que la tenue et la reddition des comptes ;
  • Sur le plan social, il est aisé de constater le caractère excessif de la masse salariale découlant d’un sureffectif dans tous les segments de métiers marqué par des contrats à durées indéterminées qui compromettent toute souplesse dans l’ajustement des charges salariales aux évolutions du revenu des entreprises. A cela s’ajoute entre autres choses, l’absence de référentiels de recrutement, de gestion des carrières et de fixation des rémunérations ;
  • Sur le plan comptable et financier, on peut noter les accumulations systématiques de dettes salariales, fournisseurs, fiscales et sociales qui sont illusoirement rendues soutenables par les aides et subventions octroyées par le budget de l’État ;
  • Enfin sur les plans technique et opérationnel, les entités publiques se caractérisent toutes par leur manque de compétitivité imputable à l’absence d’outils de production adaptés et à l’insuffisance ou à l’obsolescence des dispositifs techniques utilisés.
Quelles sont les solutions possibles pour rendre viables les activités industrielles des entités publiques ? Le décalage de performance entre les entités publiques et la moyenne des entreprises intervenant dans les mêmes segments concurrentiels qu’elles, révèle un important gap de compétitivité en faveur des entreprises privées. L’explication de ce différentiel se trouve certes dans le niveau des investissements consentis, la qualité originelle et la maintenance des outils de production, mais également et surtout, dans les processus managériaux dans lesquels ces deux types d’unités de production évoluent.

D’entrée de jeu, il faut reconnaitre que les référentiels et paradigmes de base ne sont pas les mêmes. En effet, pendant que l’entreprise privée vise le niveau de profit le plus haut compatible avec le niveau de charges le plus bas, l’entité publique est moins ambitieuse, car elle vise dans le cas gabonais, uniquement l’équilibre de ses comptes et la préservation des emplois à court terme. La motivation n’est donc pas la même pour ces deux catégories d’entités productives. Si d’une part l’entreprise privée motive son personnel et ses dirigeants avec des dispositifs d’encouragement et d’intéressement assis sur le résultat, d’autre part, l’entreprise publique a tendance à rémunérer de façon laxiste, sans forcément lier la performance globale de l’entreprise aux performances individuelles et aux curricula des agents.

La première mesure corrective à prendre serait de changer ce paradigme dans le management des entreprises publiques. Elles devraient être évaluées et sanctionnées selon les mêmes règles que leurs concurrentes du secteur privé à condition bien sûr, de disposer à minima, des mêmes outils de production. Les entreprises publiques doivent donc être suffisamment dotées en capital lors de leur création et leurs dirigeants placés devant leurs responsabilités à travers les contrôles et les audits réguliers commis ou menés par les organes compétents. Ces patrons d’entreprises publiques devraient du reste se voir confier des mandats de gestion à durée déterminée assortis de contrats de programmes approuvés par un organe indépendant chargé d’évaluer la viabilité de leur vision stratégique au début de leurs magistères.

Dans un second temps, l’exercice des tutelles techniques et financières par les ministères de rattachement ne doit plus donner lieu, comme c’est le cas depuis plusieurs années, à une politisation de la gestion privée, mais porter sur une surveillance optimale des intérêts économiques et financiers de l’État. Outre le fait de veiller à la gestion en bon père de famille par les dirigeants des entités publiques, l’exercice de la tutelle doit se traduire par l’élaboration de référentiels qui rendent effective son action et qui permettent aux plus hautes autorités d’avoir un retour régulier et indépendant sur la santé desdites entités productives.

Le bon exercice de la tutelle doit protéger l’entité publique contre l’interventionnisme des acteurs politiques qui bien souvent, imposent des choix de recrutement et de gestion tournés vers une pseudo rentabilité politique et sociale au lieu de laisser les préoccupations de performances économiques, financières et techniques déterminer les décisions managériales.

Il faut par la suite reconnaitre qu’au Gabon, l’entreprise publique de production industrielle ou commerciale est malade de la structure de son capital. Pour mémoire dans notre pays, rien ne marche lorsque l’État est propriétaire ou actionnaire majoritaire d’une entreprise qui intervient dans un secteur concurrentiel. Outre les décisions courageuses qu’il doit prendre en termes de liquidation des entités dont la pérennité et la viabilité sont compromises par l’insolvabilité, le poids des dettes et autres passifs, l’État doit systématiquement pousser les entités publiques qui présentent un bon potentiel de rentabilité, à mettre en place des partenariats public-privé (PPP) dans lesquels il renonce à la détention majoritaire des parts sociales.

En effet, pour rendre attrayantes les entités publiques de production pour les investisseurs éventuels, l’Etat doit préalablement mener les plans sociaux à terme, apurer les passifs avant de recréer des entités juridiques saines présentant des bilans d’ouverture exempts de risques ou de vices cachés.

In fine, nous devons retenir que l’optimisation de la gestion publique des activités industrielles passe par un nécessaire changement d’approche. Jadis jaloux de son indépendance sur les secteurs productifs dans lesquels il investissait traditionnellement, l’Etat doit aujourd’hui, s’associer à des acteurs privés dont c’est le métier. Il doit toutefois garder des parts sociales minoritaires de blocage de manière à s’assurer de l’alignement de la direction des affaires par l’opérateur associé, avec les politiques publiques de l’État et se doter de possibilités de revenus autres que les impôts et les taxes.

Un résultat analogue pourrait être obtenu par la mise en œuvre d’une politique de désengagement total de l’État des secteurs productifs à travers la concession complète des activités au secteur privé et la mise en place d’autorités indépendantes de régulation. Cette dernière hypothèse priverait l’État de dividendes éventuels, mais lui garantirait strictement des redevances.

Seif Mostley

Analyste Politique.

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