FLAMBÉE DES PRIX, Peut-on éviter la crise alimentaire ?

FLAMBÉE DES PRIX, Peut-on éviter la crise alimentaire ?
La guerre larvée entre la Russie et l’Ukraine laisse planer le risque de pénurie de matières premières agricoles en raison de la place qu’occupent ces deux pays dans un marché déjà soumis à une forte tension. Le Gabon est-il durablement exposé à ce risque ? Si oui, comment garantir notre sécurité alimentaire et sortir de cet état de dépendance vis-à-vis de l’extérieur ?

La Russie au centre des marchés de matières premières agricoles

Depuis le 24 février 2022, l’Europe a basculé dans l’horreur avec le conflit armé qui oppose les Occidentaux et la Russie en Ukraine. Dans la foulée, l’Union européenne et les Nord-Américains ont décidé de renforcer l’arsenal des sanctions économiques contre l’envahisseur russe adoptée depuis 2014 lors de l’annexion de la Crimée. De l’interdiction de la vente d’avions et d’équipements aux compagnies aériennes russes, du gel des avoirs du président Vladimir POUTINE et d’oligarques russes, de l’exclusion du système bancaire Swift de plusieurs banques russes, du gel des avoirs de la banque centrale russe dans les banques occidentales, de la fermeture de l’espace aérien européen à l’aviation russe jusqu’à la fermeture des médias russes Russia Today (RT) et Sputnik. Pour le moment, le pétrole et le gaz sont exempts de sanctions en raison de la dépendance des pays européens au pétrole et au gaz russe. Le climat de tension qui résulte de cette situation jette un voile d’incertitude sur les marchés internationaux notamment sur les produits agricoles, car la Russie est un acteur majeur de la production agricole mondiale.

Un développement agricole spectaculaire

Au sortir de l’ère soviétique dans les années 90, l’agriculture russe est exsangue. Le secteur agricole issu d’une économie planifiée et lourdement subventionnée s’est effondré à la suite de la crise financière de 1998. En 2006, sous l’impulsion de Vladimir Poutine, une loi d’orientation agricole est mise en place avec un budget quadriennal qui a pour objectif de renforcer la production agricole. Ce programme, poursuivi en 2013, permettra de mobiliser environ 52,5 milliards d’euros en moins de 10 ans. Le gouvernement russe soutiendra les producteurs en modernisant le matériel, en accordant des aides directes à l’hectare, en subventionnant l’achat des intrants, en soutenant les prêts bonifiés et en soutenant les prix au-dessus des cours mondiaux. Rapidement, la Russie obtient des résultats spectaculaires : la production de maïs est multipliée par 9, celle des produits oléagineux par 5.

À la suite des sanctions occidentales de 2014, le Kremlin décide d’encourager la production agricole avec l’objectif d’atteindre l’autosuffisance alimentaire. En 2016, la Russie devient le premier exportateur mondial de blé avec 44 millions de tonnes exportées. En deux décennies la valeur des exportations agricoles a été multipliée par 8. Toute la filière céréalière tourne à plein régime avec une production de 133,4 millions de tonnes brutes dont 85,8 millions de tonnes de blé. La Russie est le principal exportateur des produits agricoles de la Turquie, l’Arabie Saoudite et l’Égypte. Malgré tout, la part du secteur primaire dans l’économie russe reste faible (5%) par rapport au pétrole et au gaz (près de 50%). Mais la Russie est également un grand producteur d’engrais chimique.

La Russie, plus gros fournisseur mondial des engrais chimiques

Selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la Russie est le premier exportateur d’engrais azoté et le deuxième fournisseur d’engrais potassique en 2021. Elle fournit également 25% des engrais utilisés en Europe soit son deuxième marché d’exportation après le Brésil. Les engrais contiennent des nutriments pour nourrir les plantes et assurer leur développement. Ils sont fabriqués à partir de l’azote (N), du phosphore (P) ou de la potasse (K). L’immense majorité des agriculteurs européens et américains utilisent des engrais minéraux, car 85% des sols manquent d’azote, un élément central pour le développement des plantes selon l’International Fertilizer Association (IFA). Ces fertilisants azotés sont fabriqués à partir d’ammoniac provenant du gaz naturel.

Le prix des engrais minéraux a connu une envolée dans le sillage du gaz naturel. De 600 euros en octobre, il vaut maintenant plus de 800 euros sur le marché européen en mars. Face à cette flambée, les producteurs sont obligés de baisser leur production afin de garantir leur rentabilité. D’autres au contraire, préfèrent se tourner vers des cultures moins voraces en engrais azotés comme le tournesol et le soja par rapport au blé ou au maïs. D’autres alternatives telles que les engrais phosphatés (produits en Chine et aux États-Unis) existent, mais leurs rendements sont bien en deçà des engrais azotés qui sont très élevés.

Un accroissement constant de la demande mondiale

Il est donc évident que la crise en Ukraine a rajouté de la contrainte dans un marché qui avait déjà du mal à répondre à la demande. En effet, les pays émergents (Chine, Inde, Brésil) ont vu les habitudes alimentaires de leurs populations considérablement changer, d’où l’augmentation de leurs importations de produits agricoles et la diminution de leurs exportations. À cela s’ajoute la production de biocarburants qui a augmenté le déficit mondial en céréales. La production massive de bioéthanol aux États-Unis en 2006, 2007 a fait exploser la demande de maïs de même en Europe, les 2/3 de la production de colza ont été absorbées par la production de biodiesel.

Selon le Conseil International des Céréales (CIC), le déficit mondial de céréales serait de 50 millions de tonnes ces dernières années. Sans oublier les effets liés à la hausse des prix de l’énergie qui impactent sur la logistique et le transport dont coûts ont explosé ces 2 dernières années. À court terme, en cas de prolongement du conflit et des sanctions imposées à la Russie, une forte augmentation des prix des denrées agricoles céréalières est à craindre avec toutes ses incidences sociales, voire politiques. La solution pour les pays en voie de développement est donc un renforcement des ressources budgétaires allouées au secteur agricole.

La dépendance du Gabon aux importations de produits agricoles

Le Gabon est face à un risque évident de crise alimentaire comme la plupart des pays d’Afrique subsaharienne dont la consommation de produits agricoles dépend largement des importations. Selon l’Agence gabonaise de sécurité alimentaire (AGASA), le Gabon a importé plus de 30 000 tonnes de produits alimentaires en 2021 soit 96% de sa consommation qui représente 550 milliards de FCFA. Les importations de produits agricoles et agroalimentaires sont en progression constante. Les viandes, les céréales, les préparations à base de céréales, de farines, le lait et les produits de la laiterie, les boissons et alcools représentent les 2/3 des importations gabonaises. La France est le plus gros fournisseur, car elle fournit le quart environ de ses importations de produits agricoles et agroalimentaires. Le pays s’approvisionne aussi auprès d’autres pays européens (Belgique, Italie), ainsi qu’au Brésil (volailles) et même dans la zone CEMAC notamment au Cameroun (fruits et légumes frais) voir en en Afrique du Sud (viandes).

Cette flambée des cours mondiaux des produits agricoles vient donc aggraver une situation sociale rendue difficile par les deux années de pandémie de Covid-19. La solution à cette crise passe alors par la mise en œuvre de réformes et de stratégies qui auront pour but de diminuer cette dépendance vis-à-vis de l’extérieur en stimulant la production agricole nationale.

Un fort potentiel agricole

Pourtant le Gabon dispose d’atouts naturels à la promotion de l’agriculture et de la pêche. En effet, le pays possède près de 5,2 millions d’hectares de terres arables avec un climat propice à l’activité agricole. Le pays a en outre une façade maritime étendue (800 km) riche en produits halieutiques. Même si elle contribue de manière marginale à la production de richesse (5% du PIB), le secteur agricole reste le plus gros employeur de main-d’œuvre (40%). Malheureusement, un certain nombre de facteurs limitent les capacités de production agricole induites par une faible compétitivité des produits locaux. En effet, le Gabon possède une faible population rurale (14%), un système foncier inégalitaire ainsi qu’un manque d’attractivité du secteur agricole pour les jeunes, d’infrastructures (transport, commercialisation et transformation) et surtout de financement. Les pouvoirs publics ont privilégié le développement d’une agro-industrie au détriment d’une agriculture paysanne.

L’activité agricole au Gabon s’articule autour de la culture maraîchère, vivrière, fruitière et de rente. Bien qu’essentiellement destinés au marché local, les niveaux de production des trois premiers ne permettent pas de compenser la nécessité d’importer massivement de l’extérieur pour répondre à la demande sans cesse grandissante des marchés. L’agriculture traditionnelle occupe de faibles espaces et utilise peu d’engrais chimiques, d’où son rendement marginal. De même, la production de viande avec les petits fermiers locaux est très peu professionnalisée ce qui fait que la viande est le produit agroalimentaire le plus importé. Quant aux cultures dites de rente (huile de palme, hévéa, cacao, café), elles sont avant tout des filières d’exportation. Le développement de la pêche est fortement ralenti par le manque d’investissement dans les équipements. La pêche est essentiellement artisanale avec peu d’armateurs locaux qui n’ont pas accès à des financements pour améliorer leur flotte. Face à ces réalités, les pouvoirs publics ont donc décidé de mettre en place une stratégie de substitution des importations avec pour ambition de réduire de 50% les importations de produits agricoles à l’horizon 2025.

Les réformes du secteur agricole

Pour atteindre ces objectifs, le gouvernement, appuyé par des bailleurs de fonds internationaux (AFD, CEEAC, FAO, BM), vise l’augmentation de la production de denrées agricoles locales telles que le manioc et la banane. Pour cela, le Gabon envisage d’accroitre les surfaces cultivées de 100.000 hectares et de former 1700 jeunes aux métiers agricoles. En outre, un appui à l’élevage de la volaille et à la transformation de thon permettra de densifier ces secteurs. Au finish, ce ne sont pas moins de 279.000 tonnes supplémentaires de manioc, 267.000 tonnes de bananes, 35.000 tonnes de poulet de chair qui seront produites selon le ministère en charge de l’Agriculture. Toutes ces réalisations se font grâce à des projets (PRODIAG, GRAINE) fruits de partenariats publics-prives (PPP) qui visent à faciliter l’accès au foncier au financement, à améliorer le système de gestion de l’information, à renforcer durablement la production végétale et animale, à développer la pêche et l’aquaculture, à renforcer le système de collecte, de transformation et de commercialisation des produits agricoles, à renforcer les capacités en ressources humaines à travers la promotion des femmes et des jeunes.
Jean Paul Augé OLLOMO

Autres articles

Image

A propos de nous...

Le succès en communication réside dans la synergie entre différents moyens de passer le message et de faire connaître le produit. Individuellement, ces moyens ont tous une bonne efficacité, mais mis ensemble ils décuplent les résultats.

Contactez-Nous : infoenomag@gmail.com / +241.77.65.75.75

SUIVEZ NOUS

© 2022 Enoromi Magazine. Tous droits réservés
*********
Magazine publié par Services Prestiges International
*********
OBS Vision